Aller au contenu principal
Intelligence artificielle

Sept structures à impact qui utilisent déjà l'IA

Alexandre Admin

Rédaction Inpactum

5 min de lecture

Sept structures à impact qui utilisent déjà l'IA
PartagerLinkedIn

Dix-huit pour cent des associations françaises utilisent déjà des outils d'intelligence artificielle, et treize pour cent y réfléchissent. C'est ce que révèle la cinquième édition du baromètre de Solidatech et Recherches & Solidarités, publiée en novembre 2025 auprès de 2 285 dirigeants associatifs. Derrière ces pourcentages, il y a des usages très concrets, rarement spectaculaires, souvent nés d'une contrainte de moyens.

Nous avons repris sept projets documentés de structures à impact françaises et internationales. Aucune n'a déployé l'IA pour la vitrine. Toutes l'ont fait pour tenir une charge qu'elles n'arrivaient plus à absorber, et toutes ont posé des limites explicites à ce qu'elles acceptaient de lui confier.

Ce que ces sept cas ont en commun

Trois choses reviennent d'un projet à l'autre.

D'abord, l'IA arrive après le problème, jamais avant. Personne dans cette liste n'a commencé par se demander « que pourrions-nous faire avec l'IA ». Toutes sont parties d'un point de friction identifié : trop de courriels à écrire, trop de services à référencer, trop de questions auxquelles répondre, trop de candidatures à qualifier.

Ensuite, aucune n'a remplacé un humain. Dans les sept cas, l'outil prend en charge la partie répétitive et rend du temps à l'accompagnement. C'est explicite chez Solinum comme chez MaVoie, et c'est même la condition posée par plusieurs équipes avant d'accepter le projet.

Enfin, le sujet des données est traité en amont, pas après coup. Quand le public est mineur ou en situation de vulnérabilité, les structures citées ici ont arbitré avant de déployer, pas au moment du premier incident.

Règles Élémentaires : répondre aux questions qu'on n'ose pas poser

L'association Règles Élémentaires, qui lutte contre la précarité menstruelle, a lancé le 11 octobre 2024, jour de la Journée internationale des filles, une plateforme d'éducation menstruelle baptisée Parlons Règles. Elle s'adresse aux 8-14 ans.

On y trouve des vidéos pédagogiques, une foire aux questions, un espace pour les parents, des ressources d'animation pour les enseignants et les personnels périscolaires, et un agent conversationnel nommé Timi. La plateforme a été construite avec des élèves de la sixième à la quatrième, des enseignants, des infirmières scolaires et des parents, en partenariat avec Bayes Impact, une organisation spécialisée dans les projets numériques d'utilité sociale.

L'intérêt de l'agent conversationnel tient à une observation simple : un adolescent pose plus facilement une question gênante à une machine qu'à un adulte. L'anonymat lève l'inhibition. Le revers est tout aussi simple : sur des sujets de santé, une réponse approximative est un problème, et le public visé n'a pas les moyens de la corriger. C'est précisément pourquoi le dispositif a été co-construit avec des professionnels de santé scolaire plutôt que branché sur un modèle généraliste.

MaVoie : un coach d'orientation qui ne ferme jamais

MaVoie est une association créée en 2020 par Article 1, Chance et Generation France, trois structures d'insertion professionnelle. Sa cible : les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Depuis sa création, elle déclare avoir accompagné plus de 26 000 jeunes vers l'emploi, dont près de 60 % de niveau baccalauréat ou infra.

En juin 2025, elle a mis en ligne Liv.ia, une application gratuite qui associe un accompagnement humain et un coach conversationnel, avec un parcours interactif et des défis quotidiens. L'association revendique une position claire : ne pas opposer l'intelligence artificielle à l'écoute humaine, mais faire fonctionner les deux ensemble.

La logique est celle de la disponibilité. Un conseiller reçoit sur rendez-vous, aux heures de bureau. Un jeune en rupture cherche rarement à ces heures-là. L'outil couvre l'intervalle, oriente, et fait remonter les situations qui demandent un humain.

Ville à Joie : trois cents fêtes de village par an

Ville à Joie est une entreprise de l'économie sociale et solidaire qui s'attaque au non-recours aux droits dans les zones rurales. Sa méthode est physique avant d'être numérique : elle organise environ trois cents fêtes itinérantes par an dans des villages de moins de mille habitants, pour aller au contact d'habitants que les guichets ne touchent plus.

Trois cents événements par an, cela veut dire trois cents maires à convaincre, trois cents affiches à produire, trois cents dossiers logistiques. Son fondateur, Marius Drigny, s'est servi de l'IA générative exactement là : rédiger des courriels personnalisés aux élus en consolidant les informations utiles pour chaque commune, et produire un support de communication propre à chaque événement. L'équipe a par ailleurs bâti sur Airtable une application qui centralise une vingtaine de services essentiels, avec un assistant qui aide les agents à répondre aux habitants.

C'est le cas le plus instructif pour une petite structure, parce qu'il ne suppose aucun développement spécifique. Un tableur en ligne, un modèle généraliste, et un gain de temps immédiat sur la partie administrative d'un métier qui reste entièrement humain sur le terrain.

Solinum : orienter sans déshumaniser

Solinum fait vivre Soliguide, la plateforme qui recense les lieux et services essentiels pour les personnes en difficulté : alimentation, santé, hébergement, accompagnement social, mobilité. Le service est gratuit, anonyme, et disponible en dix langues. Il référence plus de 98 000 services solidaires et a enregistré plus de 3,7 millions de recherches en 2024, une croissance de 95 % par rapport à 2022.

Le point de départ de Solinum est une étude qu'elle a menée elle-même en 2019, Précarité connectée : 71 % des personnes sans domicile possèdent un smartphone et 55 % se connectent chaque jour. L'idée reçue selon laquelle la grande précarité serait hors du numérique ne tient pas.

Ce qui mérite d'être noté, c'est la ligne que l'association tient sur l'automatisation. Soliguide intègre un chat multilingue, mais avec des travailleurs sociaux formés au diagnostic pré-social derrière. L'outil numérique y est présenté comme un vecteur de mise en relation humaine, à distance de toute automatisation déshumanisante. Sur un public vulnérable, c'est un arbitrage de fond, pas une précaution de communication.

Fondation Mozaïk : qualifier sans reproduire les biais

Saïd Hammouche a créé Mozaïk RH en 2008, puis la Fondation Mozaïk en 2016, pour faire se rencontrer recruteurs et candidats des territoires les moins favorisés. La fondation opère la plateforme DiversifiezVosTalents.com, dont l'algorithme raisonne sur les compétences réelles plutôt que sur les signaux sociaux habituels du CV, et anime le mouvement #TechYourPlace.

Elle a développé ZIA, une solution d'intelligence artificielle destinée à qualifier et structurer un vivier de talents prêts à entrer dans l'emploi, avec le soutien d'Accenture et de Microsoft.

C'est le cas où la vigilance est la plus forte, pour une raison mécanique : un modèle entraîné sur des recrutements passés apprend les discriminations passées. Un outil censé corriger un biais peut en fabriquer un nouveau, plus difficile à repérer parce qu'il a l'apparence de l'objectivité. La réponse tient en trois points que toute structure qui automatise une sélection devrait reprendre à son compte : savoir sur quelles données le modèle a été construit, garder la décision finale à un humain, et pouvoir expliquer un refus.

Bibliothèques Sans Frontières : la question des langues

Bibliothèques Sans Frontières est connue pour l'Ideas Box, la médiathèque en kit conçue avec le designer Philippe Starck et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, déployable rapidement sur à peu près n'importe quel terrain. Au Sénégal, l'association a équipé soixante-dix écoles rurales d'Ideas Cube, de très petits serveurs qui donnent accès à des milliers de contenus éducatifs sans connexion permanente.

Son rapport annuel pose un constat que peu d'acteurs formulent aussi nettement : pour les populations vivant dans des zones à faible infrastructure, les grands modèles de langage restent largement inaccessibles et représentent mal la diversité linguistique et culturelle mondiale. Autrement dit, la vague qui est censée démocratiser l'accès au savoir risque d'abord d'élargir l'écart. L'association poursuit néanmoins avec son initiative Ideas AI.

Pour une structure qui travaille avec des publics allophones en France, la leçon est directement transposable : la qualité d'un modèle chute nettement dès qu'on sort des langues les mieux dotées, et ça ne se voit pas dans une démonstration en français.

Wikimedia : dix ans de recul sur le sujet

Wikipédia utilise des outils d'apprentissage automatique bien avant la vague des modèles génératifs. La Wikimedia Foundation a présenté ORES, un service d'évaluation de la qualité des modifications, en novembre 2015 ; il est progressivement remplacé depuis 2023 par Lift Wing. Sur la version anglophone, le robot ClueBot NG détecte et annule les actes de vandalisme en s'appuyant sur de l'apprentissage automatique et des statistiques bayésiennes.

C'est le seul cas de cette liste qui offre une décennie de recul, et il confirme le point le plus banal et le plus solide du dossier : ces outils fonctionnent bien quand ils trient et signalent, pour qu'un humain tranche. Ils servent à porter le volume, pas à porter le jugement.

Cinq enseignements pour votre structure

Partez d'un irritant mesurable. Les sept projets sont nés d'une tâche précise qui coûtait trop cher en temps. Aucun n'est né d'une réflexion sur l'IA en général.

Regardez d'abord les outils que vous avez déjà. Ville à Joie a construit son application sur un tableur en ligne. C'est reproductible avec les moyens d'une petite association, sans développement spécifique.

Décidez à l'avance de ce que vous ne déléguerez pas. Le diagnostic social, la décision de recrutement, la réponse médicale. Écrivez-le avant le déploiement, pas après.

Traitez la question des données au démarrage. Public mineur, données de santé, situations de précarité : ces trois cas imposent des précautions renforcées, et la question se pose avant la première ligne de code.

Ne confondez pas la démonstration et l'usage réel. Un modèle qui répond parfaitement en français à une question standard peut se révéler inutilisable dans la langue et le contexte de vos publics.

Si vous voulez passer de ces exemples à votre propre projet, la suite logique est notre guide Se lancer avec l'IA quand on est une structure à impact, qui détaille la méthode étape par étape.

Sources

  • Solidatech et Recherches & Solidarités, La place du numérique dans le projet associatif en 2025, cinquième édition, novembre 2025, enquête menée auprès de 2 285 dirigeants associatifs entre le 15 avril et le 16 juin 2025.
  • Règles Élémentaires, lancement de la plateforme Parlons Règles, octobre 2024, en partenariat avec Bayes Impact.
  • MaVoie, association créée en 2020 par Article 1, Chance et Generation France ; application Liv.ia, mise à disposition en juin 2025.
  • Ville à Joie, entretien publié par Share it dans le cadre du programme IA for Good.
  • Solinum, plateforme Soliguide et étude Précarité connectée, 2019.
  • Fondation Mozaïk, programmes DiversifiezVosTalents.com, ZIA et #TechYourPlace.
  • Bibliothèques Sans Frontières, rapport annuel et programme Ideas Box / Ideas AI.
  • Wikimedia Foundation, services ORES (2015) et Lift Wing (depuis 2023) ; robot ClueBot NG.

Plusieurs de ces retours d'expérience ont d'abord été documentés par Share it dans le cadre des programmes Numérique & Aidants et IA for Good, menés avec Latitudes.

Thématiques

  • Intelligence artificielle